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La topologie de L'Univers
L'Univers est-il chiffonné ? |
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L'Univers est-il spatialement fermé ou ouvert ? Souvent négligée par les
chercheurs, l'étude des variantes topologiques d'espace à trois dimensions
est susceptible d'apporter des réponses originales à la question de
l'extension spatiale. Dans les modèles d'univers " chiffonné ", le ciel est
le théâtre d'une gigantesque illusion d'optique.
Par Jean-Pierre Luminet Directeur de Recherches au CNRS Astrophysicien à
l'Observatoire de Paris-Meudon. |
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Le cosmos relativiste |
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La relativité générale bouleverse les concepts même de temps et d'espace.
L'univers n'a pas une structure d'espace euclidien immuable tissé par un temps
indépendant ; c'est un espace-temps déformé par la présence de matière.
Manifestation de la courbure de l'espace-temps, la gravitation dicte les
trajectoires des particules matérielles et des rayons lumineux, astreints à épouser
les contours d'une géométrie quadridimensionnelle non euclidienne.
Les équations fondamentales de la relativité décrivent la façon dont le
contenu matériel de l'univers détermine la géométrie de l'espace-temps. De
cette manière, la théorie permet de décrire l'univers dans son ensemble selon
des modèles cosmologiques plausibles. Parmi les solutions que permet la théorie,
certaines seulement décrivent correctement l'univers sans entrer en
contradiction avec les observations astronomiques.
Einstein construisit en 1917 le premier modèle d'univers fondé sur sa théorie
de la relativité. Sa grande trouvaille fut de proposer une approche nouvelle de
la question de l'espace fini ou infini. En effet, la géométrie non-euclidienne
permet de représenter précisément un espace à la fois fini et sans limite :
l'hypersphère. Einstein offrit donc, pour la première fois dans l'histoire de
la cosmologie, un modèle d'univers fini échappant à tout paradoxe de "
bord ".
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Un espace fini et sans bord
Les partisans d'un monde fini ont longtemps buté sur une difficulté
fondamentale. Il semblait indispensable d'imaginer au Monde un centre et une
frontière, mais Archytas de Tarente, pythagoricien du Ve siècle, énonça un
paradoxe visant à démontrer l'absurdité de l'idée d'un bord matériel du
monde. Son argument connut une fortune considérable dans tous les débats sur
l'espace : " Si je suis à l'extrémité du ciel, puis-je allonger la main
ou un bâton ? Il est absurde de penser que je ne le peux pas; et si je le peux,
ce qui se trouve au-delà est soit un corps, soit l'espace. Nous pouvons donc
aller au-delà de cela encore, et ainsi de suite. Et s'il y a toujours un nouvel
espace vers lequel on peut tendre le bâton, cela implique clairement une
extension sans limites ".
Si ce qui est au delà du Monde fait toujours partie du Monde, le Monde ne
peut logiquement être borné sans qu'il y ait paradoxe ! Il fallut attendre le
développement des géométries non euclidiennes au XIXe siècle pour résoudre
la controverse. Ces géométries permettent de concevoir des espaces finis sans
avoir de bord (tout comme, à deux dimensions, la surface d'une sphère) et
considérer sans paradoxe un univers fini. Cette conception n'est pas si
naturelle et la confusion se retrouve encore aujourd'hui dans nombre d'esprits ;
lorsque, par exemple, un conférencier décrit l'expansion de l'univers, il se
voit souvent poser la question : dans quoi l'univers gonfle-t-il ? La réponse
est que l'univers ne gonfle dans rien du tout, puisqu'il n'y a pas d'espace en
dehors de lui-même ! Mais pour le comprendre vraiment, il faut adopter un cadre
mental non euclidien.
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A côté de la révolution conceptuelle issue de la relativité, les progrès
observationnels conduisirent Hubble à annoncer, en 1929, que les autres galaxies
s'éloignent systématiquement de la nôtre, avec des vitesses proportionnelles à
leur distance. Le modèle d'Einstein dut donc être abandonné car il décrivait un
univers statique, au profit de modèles d'univers dynamiques explorés
indépendamment par le russe Alexandre Friedmann et par le belge Georges
Lemaître.
La question de la finitude ou de l'infinitude de l'espace est parfaitement bien
posée dans le cadre des modèles de Friedmann-Lemaître, appelés plus communément
" modèles de big bang ". Ces modèles supposent que l'univers a partout les mêmes
propriétés (l'espace est dit " homogène et isotrope "). Ces propriétés sont de
deux sortes seulement : la courbure, constante dans l'espace mais dont il reste
à préciser le signe, et la topologie. En ce qui concerne la courbure, trois
familles d'espaces sont considérées : l'espace euclidien (c'est à dire à
courbure nulle, celui dont nous connaissons bien les propriétés), l'espace
sphérique (à courbure positive) et l'espace hyperbolique (à courbure négative).
L'espace sphérique est, dans tous les cas, fini (c'est l'une des raisons pour
lesquelles Einstein, fils de Parménide, le choisit initialement). Pour les
espaces des deux autres familles, le caractère fini ou infini dépend de la
topologie. Dans les versions les plus simples toutefois, ils sont infinis.
Les cosmologues négligent le plus souvent l'aspect " topologie " pour ne
considérer que la courbure. Cette simplification est cruciale quant au problème
de l'infini spatial puisque, dans ce cas, le dilemme fini/infini se ramène à
connaître le signe de la courbure de l'espace.
La relativité générale indique comment calculer cette courbure. Sa valeur dépend
de la densité moyenne de matière qu'il contient, ainsi que d'une constante
Lambda appelée constante cosmologique. Le plus souvent, une seconde
simplification est introduite, celle de supposer cette constante nulle. Alors,
le caractère fini/infini ne dépend plus que de la densité moyenne de matière :
selon qu'elle est supérieure ou inférieure à une certaine " valeur critique " de
10^(-29) g/cm^3, la courbure est positive ou négative, et l'espace fini ou
infini.
Que montrent les observations ? Elles indiquent une densité moyenne environ dix
fois inférieure à la valeur critique. Apparemment, si l'on néglige les
complications topologiques et la constante cosmologique, l'espace serait donc
infini. De fait, la valeur observée n'est qu'une limite inférieure. Il serait
vain de croire que nous voyions toute la matière de l'univers. Différentes
raisons suggèrent qu'existent en plus de grandes quantités de masse cachée,
suffisamment peut-être pour que la densité réelle de l'univers atteigne la
valeur critique. Dans ce cas, l'univers resterait marginalement ouvert dans
l'espace et dans le temps. C'est le modèle euclidien qu'Einstein et de Sitter
proposèrent en 1931, et qui garde encore aujourd'hui les faveurs de nombreux
cosmologues sans que rien de déterminant ne le justifie (sinon... un sentiment
esthétique!)
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Dans les modèles de Lemaître à constante cosmologique non
nulle, la courbure est liée à la densité de matière et à la constante
cosmologique. Il n'y a plus de lien direct entre la courbure et la dynamique
temporelle de l'univers : celui-ci peut être sphérique mais temporellement
ouvert. Si, en outre, la topologie n'est
pas simple, il n'y a plus aucune correspondance entre
finitude/infinitude temporelle et finitude/infinitude spatiale. |
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La noirceur de la nuit
Si le paradoxe du bord a fait obstacle à l'espace fini, le " paradoxe
de la nuit noire " a fait obstacle à l'infini cosmique. L'obscurité de la
nuit cache en effet un mystère impliquant le cosmos tout entier, son extension
et son histoire. Il s'énonce comme suit : si l'espace est infini et uniformément
rempli d'astres, en quelque direction que l'on regarde on doit finir par trouver
une étoile sur la ligne de visée. Autrement dit, le fond du ciel devrait être
une tapisserie radieuse continûment composée d'étoiles, ne laissant aucune
place au noir. Pourquoi n'en est-il pas ainsi ? La question, posée dès le
XVIIe siècle par Kepler, souleva des dizaines d'explications et de modèles.
C'est l'écrivain américain Edgar Poe qui fournit la première réponse
satisfaisante. Dans un texte prémonitoire intitulé Eurêka, Poe expliqua que
le noir de la nuit reposait sur la finitude du temps cosmique. En effet, la lumière
ne se propage qu'à vitesse finie. Or, dans un univers temporellement fini, les
étoiles n'ont pas toujours existé. Nous ne pouvons donc recevoir leur lumière
que si celle-ci a eu le temps de nous atteindre, c'est à dire si les étoiles
qui l'ont émise sont suffisamment proches. Ainsi, le ciel n'est pas uniformément
brillant parce que les étoiles (pas nécessairement l'univers tout entier)
n'existent que depuis un temps fini.
En comprenant comment l'obscurité nocturne était riche d'enseignement sur
la finitude temporelle du monde, Poe anticipait de plusieurs décennies sur les
modèles relativistes du big-bang.
Le rayonnement du fond de ciel.
Puisque l'univers n'existe (sinon en tant
qu'univers, du moins dans un état permettant l'existence des étoiles)
que depuis quelques milliards d'années, le fond du ciel n'est guère
brillant. Il émet une faible lueur, imperceptible à nos yeux, mais que
les radiotélescopes ont captée en 1965 ; c'est le vestige de l'éblouissant
feu primitif refroidi par quinze milliards d'années de voyage.
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Que l'espace soit infini ou non, seul un volume fini et calculable et
accessible aux observations. Le rayonnement de fond de ciel marque un
horizon, un mur ultime contre lequel butera à jamais toute observation.
Car, dans sa phase primordiale, l'univers ne donne rien à voir : ni la
lumière, ni les étoiles ni aucun autre astre n'étaient encore formés
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 La topologie de l'univers |
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Les questions relatives à la forme globale de l'espace et, en particulier, son
extension finie ou infinie, relèvent en dernière analyse, non pas de la
relativité générale (une théorie physique locale) mais de la topologie (théorie
mathématique globale).
Rien n'oblige l'espace à posséder la topologie la plus simple (dite "
simplement connexe ") car la relativité générale n'impose aucune
contrainte sur les propriétés globales de l'espace-temps. De nombreuses "
variantes " topologiques d'espace à trois dimensions peuvent donc être
utilisées pour construire des modèles d'univers pertinents, c'est-à-dire
compatibles à la fois avec la relativité et avec les observations.
Grâce aux topologies " multi-connexe s", il devient possible de
considérer des modèles d'univers où l'espace est fini quelle que soit sa
courbure, même si la densité de matière et la constante cosmologique sont très
faibles.
Historiquement, c'est W. de Sitter qui fit remarquer en 1917 à Einstein que
son modèle d'univers statique et sphérique pouvait s'accommoder d'une
topologie différente, à savoir celle de l'espace projectif. La différence n'était
pas très grande car ces deux variantes sont finies. C'est dans l'article
fondateur de Friedmann, en 1922, qu'il est fait mention pour la première fois
d'une variante topologique finie de l'espace euclidien (normalement infini).
Ceci resta ignoré d'Einstein qui, en 1931, publia avec de Sitter un article où
ils optaient pour le modèle euclidien infini. Ce n'est qu'en 1958 que Lemaître
mentionna l'existence d'espaces hyperboliques compacts, eux aussi susceptibles
d'être appliqués aux modèles de big bang. Malgré cela, le sujet est toujours
resté confidentiel et largement ignoré de la communauté des chercheurs.
Outre l'intérêt de " compactifier " des espaces infinis, les modèles
d'espace multi-connexe sont source de bien des surprises en créant une "
illusion de l'infini ". Voyons pourquoi. Pour construire des espaces
multi-connexes, les mathématiques nous enseignent que l'on peut partir de l'un
des trois types d'espaces " ordinaires " (simplement connexes).
Ensuite, l'identification de certains points les uns aux autres fait changer la
forme de l'espace et le rend multi-connexe. A partir de quoi l'on peut
construire des modèles d'univers, où l'espace est fini (bien que la courbure
puisse être négative ou nulle) et de volume réellement petit. On les appelle
" mini-univers ". L'exemple le plus simple est celui où notre espace
serait un hypertore ayant un rayon inférieur à dix milliards d'années-lumière.
Dans ce cas, les rayons lumineux auraient eu le temps de faire plusieurs fois le
tour de l'univers. Cela impliquerait que chaque objet cosmique (chaque galaxie
par exemple) devrait apparaître selon autant d'images fantômes, observables
dans différentes régions du ciel. L'univers observé nous apparaîtrait donc
constitué de la répétition d'un même ensemble de galaxies.
Il n'est pas facile de vérifier si nous vivons ou non dans un mini-univers.
Les images fantômes de chaque galaxie " réelle " nous apparaîtraient
dans des directions différentes, avec des éclats différents, sous des
orientations différentes, et à des époques différentes de l'évolution de la
galaxie en question. Il serait pratiquement impossible de les reconnaître comme
telles ! L'univers pourrait nous paraître vaste, " déplié ", rempli
de milliards de galaxies, tandis qu'il serait en réalité beaucoup plus petit,
" replié " mais ne contenant qu'un petit nombre d'objets
authentiques. Une énorme illusion d'optique cosmique ! Bien sûr, les données
observationnelles actuelles permettent d'éliminer la possibilité d'un univers
trop petit... sinon nous aurions déjà reconnu, proches de nous, des images
multiples de notre propre Galaxie ! Divers arguments de ce genre, appliqués à
quelques objets cosmiques (les amas de galaxies les plus proches), permettent
d'exclure un univers dont les dimensions seraient inférieures à quelques
centaines de millions d'années-lumière. Des études statistiques sur la
distribution des amas de galaxies révéleront peut-être la nature "
chiffonnée " de l'espace sur une échelle de quelques milliards d'années-lumière.
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Nous voyons un ciel rempli de galaxies, mais son
aspect ne permet pas de décider si les galaxies des régions lointaines
sont ou non des images fantômes de galaxies plus proches. L'hypothèse
d'un Univers multiconnexe ne peut être écartée : l'Univers pourrait
nous paraître vaste, " déplié ", tandis qu'il serait en réalité
beaucoup plus petit et " replié ". |
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B.A.-BA de topologie |
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La topologie est la branche de la géométrie qui classifie les espaces en
fonction de leur forme globale. Par définition, les espaces d'une même classe
peuvent se déduire les uns des autres par déformation continue, sans découpage
ni déchirure. Dans le cas des espaces à deux dimensions, c'est à dire des
surfaces, la sphère, par exemple, a la même topologie que n'importe quelle
surface fermée ovoïde. Mais le plan est de topologie différente,
puisqu'aucune déformation continue ne lui donnera la forme d'une sphère.
Pour mieux visualiser ce qu'est la topologie, partons du plan euclidien
ordinaire. C'est un feuillet infini à deux dimensions (que l'on imagine le plus
souvent dans l'espace à trois dimensions). Découpons une bande de "
longueur " infinie mais de largeur finie; puis identifions (recollons) les
deux bords de cette bande : on obtient un cylindre, c'est à dire une surface de
topologie différente de celle du plan initial. Prenons une autre feuille
infinie et, cette fois, découpons-la en rectangle. Identifions deux à deux les
bords parallèles. Nous obtenons une surface fermée, finie. C'est un tore. A
partir d'une simple feuille de papier nous avons donc défini trois surfaces de
topologies différentes, appartenant à la même famille de courbure nulle : les
surfaces localement euclidiennes (ce ne sont pas les seules).
Les mathématiciens se sont attachés à la classification des espaces à trois
dimensions. Comme les surfaces, les espaces peuvent d'abord être rangés, selon
le signe de leur courbure, en type sphérique, type euclidien ou type
hyperbolique. Ensuite on dénombre les variantes topologiques à l'intérieur de
chacune de ces familles. Il existe par exemple dix huit sortes d'espaces
tridimensionnels à courbure nulle, de topologies distinctes. Le plus simple est
l'espace euclidien "ordinaire", celui dont on apprend les propriétés
sur les bancs des écoles, mais d'autres sont fermés et finis. C'est par
exemple le cas de l'hypertore, qui généralise à trois dimensions le cas du
tore. Un hypertore peut être considéré comme l'intérieur d'un cube
ordinaire, dont les faces opposées deux à deux sont identifiées : en sortant
par l'une, on rentre immédiatement par celle qui est opposée. Un tel espace
est fini.
D'autre part, il y a une infinité de formes d'espaces à courbure positive,
toutes finies, et une infinité d'espaces à courbure négative, certaines fermées
(finies) et les autres ouvertes (infinies).
Pour les visualiser, on les représente par l'intérieur d'un polyèdre dont
certaines faces sont identifiées deux à deux.

Un espace hyperbolique compact
L'intérieur d'un dodécaèdre régulier, dont les
faces pentagonales sont identifiées (" collées ") par paires, est un
espace fermé de courbure négative. Vu de l'intérieur, on aurait
l'impression de vivre dans un espace cellulaire, pavé à l'infini par des
dodécaèdres déformés par des illusions d'optique.
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Jeux de miroirs cosmiques |
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Qui n'a pas été fasciné par les jeux de miroirs ? Qu'il s'agisse de la
Galerie des Glaces du Château de Versailles ou des plus modestes Palais des
Glaces des attractions foraines, chacun s'émerveille de l'illusion engendrée
par les images fantômes. Les miroirs recèlent certains secrets de l'infini.
Tout le monde a constaté que tapisser de miroirs les murs d'une pièce donne
l'illusion d'une pièce plus grande.
Prenons une pièce tapissée de miroirs sur ses six parois (plancher et
plafond compris). Si vous pénétrez dans la pièce, par le jeu des multiples réflexions
sur les parois vous avez immédiatement l'impression de voir l'infini, comme si
vous étiez suspendu au sommet d'un puits sans fond, prêt à être avalé dans
une direction ou une autre au moindre mouvement.
Il pourrait bien en être ainsi de l'espace cosmique !
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Il se peut que la topologie de l'univers soit
multiconnexe, c'est-à-dire que l'espace ressemble à l'intérieur d'une
pièce tapissée de miroirs compliqués. Cette multiconnexité créerait
dans l'univers des chemins supplémentaires pour les rayons lumineux qui
nous parviennent des galaxies lointaines. Il en résulterait un grand
nombre d'images fantômes de ces galaxies. Les schémas sont issus de récentes
simulations numériques d'univers " chiffonnés ", effectuées
avec mes collaborateurs. |

schéma du haut : l'espace est un hypertore,
représenté par l'intérieur d'une cube de 5 milliards d'années-lumièe
de côté dont les faces opposées sont identiques. 50 galaxies sont
distribuées au hasard dans l'espace.
schéma du milieu : positions, sur un
planisphère céleste, des 50 galaxies " originales ".
schéma du bas : apparence du ciel tenant compte
des multiples trajets des rayons lumineux. Chaque galaxie " réelle
" engendre une cinquantaine d'images " fantômes ".
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Il
est impossible de reconnaître les images " réelles " des
images fantômes. Si l'on note la ressemblance de ce schéma avec
l'apparence du vrai ciel, on en déduit qu'il est tout à fait possible
que nous vivions dans une illusion d'optique cosmique nous donnant
l'impression, non pas de l'infini, mais de l'immense, alors que l'espace
réel serait petit et " chiffonné ".
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Le cosmos quantique |
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Il est clair que le concept de petit univers chiffonné relève de l'esthétique
parménidienne. Celle-ci a d'ailleurs pris le pas chez la plupart des physiciens
modernes, qui cherchent à éliminer les infinis de leurs théories.
L'infinitude spatiale n'est pas le seul infini de la cosmologie relativiste. La
théorie prédit en effet des configurations où certaines quantités géométriques
(la courbure) et physiques (densité d'énergie, température) deviennent
infinies : les singularités gravitationnelles. Les plus connues sont la
singularité initiale du big bang, et la singularité terminale cachée au fond
d'un trou noir. Les physiciens doutent qu'une théorie accouchant de singularités
puisse être correcte. Le fait est que la relativité générale est incomplète,
puisqu'elle ne tient pas compte des principes de la mécanique quantique. Cette
dernière gouverne l'évolution du monde microscopique, en particulier le
domaine des particules élémentaires. Sa caractéristique essentielle est de
donner une description " floue " des phénomènes, dans la mesure où
les événements ne peuvent être calculés qu'en termes de probabilités. Or,
le phénomène des singularités met en jeu la structure de l'espace-temps à très
petite échelle. Il existe une longueur (appelée longueur de Planck, égale à
10^(-33) centimètre) représentant la plus petite dimension à laquelle
l'espace-temps peut encore être considéré comme lisse. En dessous, la texture
même de l'espace-temps ne serait plus continue mais, tout comme la matière et
l'énergie, formée de petits grains. Les infinis gravitationnels seraient
remplacés par des fluctuations quantiques de l'espace-temps.
Avec la " cosmologie quantique ", théorie à peine ébauchée et
promise à de fascinants développements, se profilent des univers multiples,
simultanés, sans interaction entre eux, ne différant les uns des autres que
par leur géométrie, leur topologie, leurs constantes fondamentales de la
physique.
Tous ces univers ne seraient que l'écume de l'Univers majuscule, lui infini
et éternel, sorte d'océan bouillonnant, en transformation perpétuelle, que
les physiciens appellent le " vide quantique ". On le voit, les
enfants d'Héraclite n'ont pas dit leur dernier mot...
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L'écume du Vide
La cosmologie quantique permet d'envisager
des univers multiples, sans interaction entre eux. Notre univers
observable occuperait une " bulle " transitoire, située au
sein d'une " écume " formée par toutes les bulles nées des
fluctuations spontanées du vide quantique.
Copyright : Manchu/Ciel et Espace |
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Les deux infinis du trou noir
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Créature hybride enfantée par la géométrie non-euclidienne et la
gravitation relativiste, le trou noir offre deux jolis problèmes d'infini : un
faux et un vrai. Un trou noir résulte de l'effondrement gravitationnel d'une
masse en dessous d'un certain volume critique. Comme le bord d'un puits sans
fond creusé dans la trame élastique de l'espace-temps, sa surface marque la
frontière géométrique d'une zone de non-retour. Pour un observateur extérieur,
les battements d'une horloge placée près du trou noir se ralentissent au fur
et à mesure que l'horloge est plus proche de la surface, jusqu'à se figer
lorsque l'horloge atteint la surface. Tout se passe alors comme si le temps était
indéfiniment gelé. En conséquence, le trou noir lui-même est inobservable,
car rejeté à l'infini dans le futur de tout observateur. Cet infini n'est
qu'apparent car il peut être résorbé dans une représentation correcte (en
temps propre) des phénomènes.
Il en va tout autrement avec l'intérieur du trou noir. La théorie prédit
l'existence d'un infini inéluctable à l'intérieur du trou noir : une
singularité, où la courbure et la densité de matière deviennent infinies.
Un voyageur explorant les environs d'un trou noir serait plongé dans des
illusions d'optique. Trompé par le faux infini lié à la surface du trou, il
ne verrait jamais l'intérieur, à moins d'y plonger en personne et de découvrir
à ses dépens le vrai infini de la singularité !
| 8 décembre 1998 |
Jean-Pierre Luminet |
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